Chapitre I

29 août 1870 dans un petit village près de Sedan

Un roulement de tambour annonça un moment solennel brisant un silence pesant devant la centaine de soldats au garde-à-vous, visages tristes, la crosse de leur fusil à terre serrée contre au corps. Le tambour cessa de battre mais au loin des coups de canons, peu audibles, retentirent dans l'aube grise de ce matin d'été. Une brise légère soulevait doucement la poussière des gravas qui retombait sous la bruine, une sorte de larmes de pluie d'une nature en deuil. Nous étions à l'aube du dénouement de cette guerre à l'issue incertaine. La voix du général, sèche, grave, autoritaire, énuméra la sanction à l'encontre d'un jeune sous-officier, les mains liées derrière le dos, face à la troupe.
"Maréchal des logis Mathieu Gallais ! Au nom de l'empereur, et de cette cour martiale, moi général Ducrot commandant en chef de la première armée dans l'unité de laquelle vous faites partie au sein du régiment de tirailleurs Algériens, je vous condamne à être fusillé pour insubordination devant l'ennemi et assassinat de l'adjudant de gendarmerie Mathias Toutbon, avec effet immédiat. Soldats, exécution ! "
Deux tirailleurs algériens, qui furent quelques heures avant encore sous les ordres du maréchal des logis venant d'être condamné, s'emparèrent de Mathieu pour l'emmener dos au mur d'une ferme du village en ruine suite aux bombardements des obus de la veille. La tête haute, le regard sombre face à la douzaine de tirailleurs qui sans état d'âme, allaient lever les armes contre lui.
La voix jeune et émue d'un pied-noir ayant le grade sous-lieutenant, s'écria dans un silence brutal.
" Tirailleurs, à mon commandement, présenter… armes ! "
D'un seul élan douze fusils se hissèrent à hauteur de la poitrine des soldats, d'un claquement sec
" Tirailleurs, à mon commandement, crosse à l'épaule… en joue !
Mathieu, regardant droit dans les yeux le jeune officier qui commande le tir, s'écria :
" Vive la république ! Vive Marianne ! Tandis qu'en même temps l'officier d'une voix tremblante :
- Viser la poitrine…feu ! "
Le crépitement uni des balles résonnèrent dans l'aube de ce petit matin en traversant le corps de Mathieu pour s'écraser contre le mur de pierre. Le condamné s'effondra aussitôt, tandis que l'officier sortant son pistolet vint lui mettre une balle dans la tête. Le corps de Mathieu eut un dernier sursaut, tandis que le bruit des canons se rapprochait. Une bataille décisive allait avoir lieu quelques jours plus tard devant Sedan. Le 1er septembre 1870 sonna la fin de l'empereur.
Deux tirailleurs de l'escouade du maréchal des logis Gallais furent chargés d'enterrer le corps de leur chef. L'un deux connaissait bien Mathieu :
" Il était marié à une fille de mon village en Kabylie, il avait un fils, qui doit avoir deux ou trois ans.
Puis désignant la médaille pendue à une chaine autour du cou de Mathieu. Il décida de la lui retirer.
- Il n'en a plus besoin à présent, si je m'en tire de cette guerre, je vais la rapporter à sa femme
- Fait voir ce qui est écrit ? Ho mais c'est de l'argent !
- Ouais sans doute, il y tenait beaucoup, pas pour sa valeur, mais pour le symbole qu'elle représentait "
Sur l'une des faces une femme y était représentée avec un bonnet phrygien sur la tête. Sur l'autre face il était écrit en gros caractères : " Marianne " et dessous en plus petit : " à ses enfants pour la patrie "

De nos jours en Puisaye dans l'Yonne

Le commissaire Danguin enleva la médaille attachée autour du cou de la victime, la regarda attentivement, la soupesa. De l'argent sans nul doute, se dit-il, mais pourquoi l'effigie de Marianne et cette inscription au dos : " à ses enfants pour la patrie " alors que cet énergumène était recherché fiché " S " soupçonné de terrorisme. Visiblement il avait été étranglé, après avoir été assommé. Mais que voulait dire cet écriteau déposé sur son corps ? "Traitre en 1852 et traitre aujourd'hui "
Le commissaire se releva, l'écriteau en papier d'une main gantée et de l'autre la médaille. S'adressant à son subordonné le lieutenant Jolivet :
" Apportez-moi tout ça aux labos, lieutenant, et maintenant laissons ce cadavre entre les mains de la scientifique.
- Bien commissaire "
Les deux hommes se retirèrent de la scène de crime en pleine forêt de Saint Fargeau à une dizaine de mètres du bord de la petite route conduisant à Septfond. En cette belle journée d'automne, les arbres continuaient à s'effeuiller étalant un tapis mordoré sur le sol. Tout autour les gendarmes, toujours présents, qui les premiers, avaient constaté le cadavre découvert par hasard par un chasseur de la région. Constatant que la victime était recherchée depuis plusieurs mois, soupçonnée d'une participation à une organisation terroriste, ils en avaient informé la PJ d'Auxerre. Cela faisait bien six heures que le major Durbin et le gendarme Oddoul étaient présents sur les lieux pour garder la scène du crime, le temps que ces messieurs de la PJ viennent les relever.
" On est bon pour poireauter encore un peu, commenta le gendarme Oddoul
- Un peu de patience, dans cinq minutes le fourgon sera là pour emporter le corps au légiste à Auxerre…Tiens le voilà, répondit le major.
- C'est quand même bizarre un français de souche recherché pour terrorisme, jusqu'à présent on avait à faire à des français d'origine maghrébine.
- Tout ce que l'on sait, c'est que ce dénommé jean Ruffin soit disant domicilié à Bléneau était fiché " S " et soupçonné d'appartenir à une organisation terroriste. Mais la fiche ne nous dit pas laquelle. "
Pendant ce temps le corps mis sur un brancard fut transporté vers la route dans le fourgon mortuaire.
" Ce qui m'emmerde c'est que l'ensemble de l'enquête va être confiée à ce commissaire, et comme il est à cinquante kilomètres, tu vas voir qu'il va nous charger des investigations sur la région du crime pour éviter de se déplacer, commenta le major "
Durant tout le trajet du retour, le commissaire réfléchissait tout en jouant machinalement avec la médaille enveloppée dans un sachet transparent. Se tournant vers le lieutenant qui conduisait :
" Dès notre arrivée, consultez-donc les archives pour connaître ce qui s'est passé en 1852. Et si un lien existe avec cette médaille " Marianne ". En ce qui concerne l'écriteau, j'ai bien peur que nous ne retrouvions aucune empreinte. L'auteur a dû porter des gans. J'espère que l'autopsie nous en dira plus. Car cet homme est inconnu à l'adresse du domicile inscrit sur sa carte d'identité. Espérons aussi que le crime à bien été perpétré sur le lieu où on l'a trouvé. S'il a été transporté ça augmente le problème.
- Puis-je permettre une suggestion ? demanda le lieutenant
- Je vous en prie, dite-moi tout ! lui répondit le commissaire d'un air amusé de cette politesse verbale de son subalterne.
- Il doit bien avoir de la famille, si ce n'est le cas dans le département, cela doit être ailleurs, ce n'est pas inscrit sur la fiche de recherche ?
- Eh, non, aucune adresse de famille connue, juste sa photo, ses empreintes et son ADN. "




LES ENFANTS DE MARIANNE
société secrète en Puisaye
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