Chapitre III
Avril 1848 en Puisaye

Nous sommes le 18 avril 1848, un soleil timide pointe son nez à travers quelques nuages, la nuit dernière fut fraiche et humide. Dans le parc du château de Bléneau les habitants du village s'étaient rassemblés sur l'invitation du maitre des lieux. En bas des marches un immense buffet exposait victuailles et bouteilles de vin destinés à être servis à l'occasion de l'anniversaire d'Alexandre Dethou, conseiller général du canton
" Bonjour à tous et merci d'avoir accepté mon invitation en ce jour de mon vingt neuvième anniversaire. J'ai la joie d'annoncer également parmi vous la présence de mon ami Victor Considerant, avec qui je partage les idées Phalanstériennes  "
S'en suivit une brève salve d'applaudissement
" J'ajoute que je me présente aux élections municipales et, sous le drapeau socialiste, qui se tiendront en juin prochain. Je compte sur vous tous pour participer à ce scrutin, puisque désormais tout homme de plus de vingt et un an peut voter, tel en a décidé le gouvernement provisoire.
- Bravo Alexandre, je suis sûr que tu seras élu, intervient une voix parmi la foule. "
Reconnaissant la voix de son ami, Considerant :
" Viens à mes cotés, Victor, je crois que tu as une déclaration à faire.
En quelque pas, un homme habillé tout en noir, les cheveux longs, peignés en arrière lui dégageant un large front aux sourcils épais avec une épaisse moustache tombante des deux cotés des joues, vint se mettre au coté d'Alexandre.
- je n'ai pas grand-chose à dire, je m'appelle Victor Considerant, sans doute que dans cette assemblée, personne me connait, n'étant pas de la région. Si le suffrage universel à été décrété, je déplore qu'il soit réservé uniquement aux hommes. Les femmes ont, elles aussi, le droit de voter. Mais peut être que ce n'est pas le moment . En tous les cas, il faut féliciter le gouvernement provisoire d'avoir supprimé l'interdiction des rassemblements politiques. Nous allons pouvoir organiser des conférences sur nos objectifs une fois élu. Moi aussi je me présente aux élections de juin pour représenter la ville de Montargis. Sur ce, je redonne la parole à mon ami Alexandre.
- Merci Victor, je voudrai également signaler la présence de mon ami François Nicolas Reimann, clerc d'huissier à Saint Fargeau, sa collaboration fut précieuse pour fonder mon épicerie sociétaire coopérative. ( une salve d'applaudissements retentit dans la foule)  Mais assez de palabre, approchez-vous tous du buffet et régalez-vous "
Dans cette assemblée composée essentiellement, d'ouvriers, d'artisans, de commerçants de paysans, aucun bourgeois notoires n'était présent. La popularité d'Alexandre Dethou était grande parmi le peuple, tandis que la grande bourgeoisie, dont il faisait partie, se méfiait de lui avec ses idées socialistes et communautaires. Un jeune homme d'une trentaine d'années s'approcha d'Alexandre et le salua.
" Bonjour citoyen, je m'appelle Mangin, je suis charron  à Saint Fargeau et ma condition plaide en faveur de réformes futures, qui j'espère contribueront, à ce que nous, les classes laborieuses, souffrions moins que maintenant. Je suis isolé et je crois dans des luttes de groupe, et non individuelles. Organisez-vous des réunions ? Que faire pour combattre la réaction royaliste qui est entrain un peu partout de s'organiser ?
- Citoyen Mangin, je n'organise rien du tout, je vais simplement présenter mon programme pour les élections
- Certes ! Mais officieusement, certaines sociétés organisent clandestinement des réunions à la fois d'informations et de préparation pour des luttes avenir.
- Vous voulez parler des Mariannes, c'est cela ?
- j'en ai entendu parler et je ne sais pas comment approcher ces groupes. Demanda Mangin
- Cela n'est pas possible d'approcher ces sociétés secrètes, ce sont elles qui vous approchent si vous en êtes digne. Quant à moi je n'en fais pas partie, bien sûr. Même si j'en étais, je ne le dirai pas en public, vous devez vous en douter. Car ce serait signer mon arrestation.
- Bien sûr je comprends, conclu Mangin
- Tenez mon ami, buvez à la santé de la république, répondit Alexandre en tendant un verre de vin à Mangin "
A plusieurs dizaines de kilomètres de là, du coté de Treigny, un autre anniversaire avait lieu dans une vieille maison en plein centre du bourg. La famille Gallais fêtait les vingt ans de Mathieu, le benjamin de la famille. Le père artisan menuisier avait une petite entreprise prospère et travaillait avec ses deux fils. L'ainé, Germain, avait tendance à boire beaucoup passant souvent des journées entières dans l'une des tavernes du village. Son père Théophile devait régulièrement venir le chercher, le ramenant à coup de botte au derrière. Quant à Mathieu, qui pourtant maniait le rabot avec dextérité, cet emploi ne l'intéressait guère. Dès qu'il le pouvait il se plongeait dans les livres qu'il se procurait en cachette avec les quelques sous que lui donnait le père pour son travail accompli. Marguerite, la mère, parlant peu, passait ses soirées devant son tricot à la lueur d'une lampe à huile. La seule voix qu'on entendait c'était celle du père, jamais content, criant sans cesse, soit après le curé qu'il n'aimait guère, disant que tous les malheurs que récoltaient sa famille c'était la faute de ce bon Dieu et des curés en général. Bien sûr le dimanche, la seule personne dans la famille allant à la messe, c'était Marguerite. Sa vie était rythmée au son de l'angélus du matin pour se lever, de midi pour les repas et celui du soir pour souper puis elle s'attelait à son tricot.
Aujourd'hui ils étaient tous les quatre réunis, un fait exceptionnel en cette soirée. Sur la table une galette de sarrasin avec des pommes cuites et une bouteille de vin du pays.
" Père, tu as entendu parler des Mariannes, demanda Mathieu ?
- Quoi ? Qu'est qu' tu dis ? Marianne ? Qui cette femme ? Moi jamais entendu parler d'elle, s'écria le père qui s'étrangla en buvant son verre de vin.
- Ce n'est pas une femme, mais une organisation politique, intervient Germain. Moi j'en ai entendu parler à la taverne. Mais ceux qui causaient parlaient bas, je n'entendais pas tout ce qu'ils disaient.
- Ah non de non ! Pas de politique sous mon toit, ni dehors. J't' interdis d'approcher ces voyous qui sèment la confusion dans les tet'. Ça suffit de ces démagogues parisiens qui s'entretuent à Paris. Mais ici, Dieu merci, nous en sommes protégés ;
- Tiens tu remercies Dieu à présent !
- Germain ! Ferme là, t'as pas à commenter mes paroles. Et toi Mathieu, Quoué' qui gnia  de chercher à savoir qui sont ces Mariannes. Va donc au bal ce soir, chercher une vraie femme pour t'marier. Germain, à chaque fois qu' va au bal c'est pour s' soûler. Jamais il ne trouvera femme, tant qu'il fricotera avec la bouteille. Mathieu t'as vingt ans, moi ça f'sait déjà deux ans qu'j'étais marié à ta mère. Quant à toi Germain t'en a vingt deux, regarde toi, bon à rien c't arcandié, i sait mêm' pas pianter un kiou.  Jamais tu n's'ras capable d'prendre ma succ'ssion. Vous êtes allez à l'école des bonnes sœurs, tous les deux, s'avez lire, écrire et compter. Faites parti des notables de c'te commune par le métier d'artisan. Combien de Trénicois sont comme vous ? Y'en a pas beaucoup, plupart des potiers, paysans et vignerons, n' sont jamais allés à l'école. Sur ce, faut me r'linger , ce soir c'est conseil municipal comme j'chui adjoint faut ben que choit présent. "
La voix du père trébuchait sur les mots, signe que lui aussi avait sifflé une bonne bouteille à lui tout seul. Marguerite, la mère, avait le nez sur son ouvrage, les doigts sur son tricot, et aucune parole ne sortit de sa bouche. Le soleil caché derrière des nuages s'était couché prématurément. Dehors sur la place du village on entendit résonner les sabots des chevaux trainant des tombereaux lourds revenant des champs.
Place de L'église, ce samedi là, se préparait un petit groupe de musicien pour le bal hebdomadaire. Quelques fanions à l'huile entouraient la place, allumés par le bedeau. Les trois violonistes amateurs exerçaient avec talent une bourrée Poyaudine très en vogue en ce temps là. Mathieu s'était décidé, malgré sa timidité, à inviter une jeune femme, aux cheveux blonds dont on apercevait quelques mèches sous un foulard gris que toutes les jeunes filles portaient. Il ne la connaissait pas, donc n'était certainement pas du village.
" Voulez-vous danser avec moi, demoiselle ? demanda d'une voix étranglée d'émotion Mathieu
- Bien volontiers citoyen, je vous en remercie d'avance, j'étais venu pour ça.
- Vous venez de quel village ? demanda Mathieu tout en lui prenant sa main pour l'entrainer sur la piste avec les autres danseurs.
- je viens de Perreuse, et vous ?
- Je suis d'ici, et depuis quand les gens de là-haut, de forterre descendent chez nous pour danser ? Il n'y a pas de bal chez vous.
- Vous êtes un peu trop curieux citoyen
- Pardonnez mon indiscrétion demoiselle, je ne voulais pas vous offenser "
Elle eut un délicieux sourire en plongeant son regard dans les yeux de Mathieu.
- Vous ne me faites pas offense, citoyen, j'ai profité de la carriole des musiciens qui viennent de Saintpuits pour échapper le temps de la soirée à l'emprise de père qui me surveille de près.
-  Puis-je connaître votre prénom ?
- Bien sûr, je m'appelle Isabelle et vous ?
- Mathieu fils de Théophile Gallais, artisan menuisier à Treigny. "
Alors qu'ils dansaient, soudain une voix cria, un son horrible déchirant le silence ambiant
La douzaine de personnes présentes se tournèrent instinctivement vers l'endroit d'où partait ce cri. C'était juste devant l'auberge où s'arrêtait quotidiennement la malle-poste. Un homme encore debout titubait un poignard dans le dos devant une femme horrifiée portant ses deux mains au visage. Puis l'homme s'écroula, face à terre, une mare de sang s'écoula lentement autour de lui.

fin du 3eme chapitre

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LES ENFANTS DE MARIANNE
société secrète en Puisaye
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