Chapitre II

février 1848 Saint Fargeau


Sur la place devant l'entrée du château, ce 25 février, Anatole Moreau garde-champêtre du village s'élança dans un long roulement de tambour. Les badauds, un par un, s'agglutinèrent autour d'Anatole pour écouter l'annonce officielle dont il était chargé.
" Citoyens, citoyennes, hier le roi des français Louis-Philippe 1er a abdiqué et le président du conseil et ses ministres ont démissionné. Suite aux manifestations révolutionnaires des parisiens, la république est proclamée et un gouvernement provisoire s'est constitué avec à sa tête les citoyens Jacques Charles Dupont de l'Eure, Alphonse de Lamartine, Adolphe Crémieux, François Arago, Ledru-Rollin, Louis-Antoine Garnier-Pagès, Pierre Marie de Saint-Georges, Armand Marrast, Louis Blanc, Ferdinand Flocon, Alexandre Martin dit Albert
Un roulement de tambour mit fin à sa déclaration. Aussitôt ce fut la consternation dans la foule et les commentaires allèrent bon train, les uns contents de ce changement, d'autres soucieux de l'avenir. Qu'est-ce que ça va changer pour nous, ici dans nos campagnes? Ces derniers temps, la région était calme. La province n'avait pas bougé et les jours se succédaient sans qu'aucun heurt ne brouille le paysage paisible d'une population, pauvre et résignée sur son sort. La famine et le chômage qui sévissaient à Paris furent moins ressentis dans les campagnes.
" C'est enfin la république soupira un vieux paysan manchot qui avait connu l'empire et les désillusions des monarchies qui ont succédé.
- C'est-ti pas yieu possible  d'après c'que dit l'gade-champète, c'est qui tous ces noms qu'on n'connait pas et qui sont à la tête du gouvernement. Commenta un jeune bucheron, sa hache en main, revenant de la forêt.
- Ouais ! Chez pas si l'bourgeois vont laisser faire, qu'chose me dit qu'ça va tourner au vinaigre cet'histoir là, renchérit un autre paysan.
- tin regarde donc l'marquis sort de son château, a l'air soucieux l'bonhomme, intervient le bucheron "
Le petit groupe d'hommes qui avait écouté l'annonce du garde champêtre eut le regard tourné vers le marquis de Boisgelin, mari de la petite-fille du fameux conventionnel régicide (Le pelletier de St.Fargeau) . Il avait fière allure dans son uniforme de grenadier, qu'il portait en sa qualité d'ancien garde du corps de Charles X. Il se dirigea vers le groupe de paysans rassemblés sur la place, devant la taverne interpelant le petit groupe
" He les amis, je parie que vous vous réjouissez de voir partir le roi remplacé par les democ-soc , et bien moi je n'appartiens pas à ce parti, je fais du socialisme par mes actes. Je me range sous le drapeau de la République. Je vais établir une école gratuite pour les petites filles. Je vais monter un restaurant sociétaire, où les ouvriers trouveront un bon bouillon, et de bon bouilli à 20 centimes. Je vais faire élever une fontaine monumentale sur la place. Vous allez voir on fera plus d'action que ces politicards au gouvernement.
- M'sieu l' marquis est trop bon, osa un vieux paysan, le sourire au coin des lèvres soulevant son chapeau "
Sur ces belles paroles, le marquis de Boisgelin, se rendit à la mairie où dans un bureau étroit à l'abri d'oreilles indiscrètes du personnel, le maire, le préfet et quelques personnalités régionales de la grande Bourgeoisie l'attendaient, ils formaient le cercle très fermé des propriétaires terriens des trois quarts de la Puisaye.
Le Maire, un Orléaniste, prit la parole
" Messieurs l'heure est grave, où va nous conduire cette révolution ? Les rouges ont le pouvoir pour l'instant, cela ne va pas durer, ils ne s'entendent pas entre eux. Il faut que dans nos campagnes nous soyons pour un temps favorables à certaines conditions réformatrices. Mais il y aura des limites. Monsieur le Marquis de Boisgelin a quelques idées utiles et je vais dans son sens. Mais il faut également anticiper la réaction des socialistes et placer des hommes à nous au sein des réunions secrètes qu'ils tiennent ici ou là.
- Les gendarmes veillent et tous les rassemblements de plus de trois personnes sont interdits.
- Peut être mais ils ne sont pas efficaces, pour la simple raison qu'ils restent en uniforme, donc très voyant.
-J'ai justement, peut être un homme, continua le maire, certes il est gendarme mais inconnu dans la région. Il vient d'arriver avec sa femme. Il ne sera jamais en uniforme, avant d'être gendarme il fut artisan. Il va reprendre son activité et se mêler aux réunions politiques et faire semblant de partager leurs opinions.
- Vous êtes sûr de votre homme, intervint le marquis
- Comme de moi-même, c'est un cousin à ma femme, il est originaire de la Creuse, mais personne ne saura notre lien de parenté.
- Mais quel est son nom ?
- Je ne vous le dirai pas, je serai ainsi le garant de son anonymat "
L'un des bourgeois demanda à l'ensemble des personnalités présentes :
" Est-ce que quelqu'un à entendu parler des Mariannes ?
- Bien sûr, c'est une vieille histoire, depuis la révolution des trois glorieuses en 1830 des groupes politiques se sont formés pour lutter contre la monarchie sans évoquer le mot république. Ils ont décidé que Marianne serait à la fois le symbole de cette république et de leur mouvement révolutionnaire pour y parvenir
- Oui une société secrète, dont on a beaucoup de mal à prouver son existence ainsi que les membres qui la composent, commenta le préfet. Si votre gendarme réussi à pénétrer au sein de l'une de ses composantes régionales, ce sera un exploit "

De nos jours en Puisaye dans l'Yonne

Au commissariat d'Auxerre, le lieutenant Jolivet entra tout sourire aux lèvres dans le bureau du commissaire Danguin :
" Commissaire, j'ai réussi à connaitre l'adresse de la victime
- Comment avez-vous fait ?
- J'ai épluché les PV d'infraction de la route de cette année. Comme ils sont classés par ordre alphabétique un certain jean Ruffin a été verbalisé pour excès de vitesse au volant d'une Toyota hybride immatriculée AB520BR. La carte grise atteste qu'il en est le propriétaire et qu'il est domicilié à Saint Sauveur.
- C'est bien, lieutenant, quant à moi, j'ai percé le mystère de la médaille " Marianne " en allant aux archives départementale. Dans les années 1848 et après pendant le second empire, c'était une société secrète qui lutait pour le rétablissement de la république. Mais c'est surtout pendant la seconde république présidé par Louis-Napoléon Bonaparte qu'elle vécut ses heures de gloire pour défendre la constitution. Au moment du coup d'état de décembre 1851, les " Mariannes " constitués en petits groupes armés se révoltèrent contre les mairies, les palais de justice, la préfecture, l'armée, et tous les réactionnaires de l'époque. Certains de ces hommes étaient membres de la garde nationale. Sauf qu'ils ont lamentablement échoués, des mouchards se sont infiltrés et la plupart des révoltés se sont fait coffrés avant d'agir. Un ancêtre de la victime devait être l'un de ces mouchards. C'est que j'en conclu…
- Que l'assassin connaissait l'histoire de cet ancêtre, répondit le lieutenant coupant la parole au commissaire.
- Très juste, c'est en connaissant la véritable histoire de cet aïeul de la victime que l'on pourra peut être résoudre le mobile du crime et trouver son assassin, conclu le commissaire.
- On va se rendre à Saint Sauveur pour perquisitionner à cette adresse ? demanda le lieutenant.
- Pas question de faire tout ce chemin, je vais demander aux gendarmes sur place d'effectuer cette mission et surtout de saisir, ordinateur, téléphone portable s'il y en.




LES ENFANTS DE MARIANNE
société secrète en Puisaye
retour page d'achat du livre
suite au chapitre III